Etude de cas : repérer les sophismes et les rhétoriques fallacieuses.

Introduction : 

En Juin 2019, le magazine Le Point publiait un dossier qui présentait les positions de Michèle Rivasi concernant les vaccins, l’homéopathie et les ondes électromagnétiques.
Michèle Rivasi est la numéro deux de la liste Europe Ecologie Les Verts (EELV) aux élections européennes et ses positions sur ses trois sujets sont en désaccord avec les consensus scientifiques.

Suite à ce dossier Michèle Rivasi a demandé un droit de réponse. Les journalistes Thomas Mahler et Géraldine Woessner lui ont alors proposé un entretien car ils estimaient le débat plus intéressant qu’un simple retour.

Cet échange fut publié le 29 Octobre dans un article titré “Vaccins, homéopathie, Linky : on a tenté de dialoguer avec Michèle Rivasi”.

Je trouve que cet échange est très intéressant et j’ai eu envie de l’utiliser comme un exercice d’esprit critique. Dans cette article, je vais essayer d’identifier certains sophismes et expressions rhétoriques qui font paraître certains arguments comme valides. J’utiliserais les différents outils de l’esprit critique pour analyser un discours. Il y aura également un peu de vérification des faits. 

Par conséquent, je ne m’intéresserais pas à toutes les questions et leurs réponses, mais seulement celles qui apportent un intérêts.

Je tiens à préciser qu’avant la rédaction de cette article, je n’avais aucun avis particulier sur Michèle Rivasi. Je ne suis pas non plus actif dans le milieu de la politique et ne suis pas non plus affilié à un quelconque partie.

Le Point : Vous réfutez le qualificatif d'« antivaccins ». Mais n'avez-vous pas déclaré : « Aujourd'hui, les vaccins créent plus de problèmes qu'ils n'en résolvent » ?

Michèle Rivasi : C'est une phrase sortie de son contexte. Je rencontrais une délégation des pays d'Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP). On me disait que pour résoudre les problèmes de santé en Afrique, il faut des vaccins. J'ai répondu que, parfois, la vaccination ne résout pas tous les problèmes ; qu'il faut plutôt réfléchir à des dispensaires, à assainir la qualité de l'eau… Cette phrase ne doit ainsi pas être généralisée.

Si je comprend bien la réponse de Michèle Rivasi, elle n’a donc pas prononcé la phrase “Aujourd’hui, les vaccins créent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent” mais “la vaccination ne résout pas tous les problèmes”. Nous pouvons donc considérer que ses propos n’ont pas simplement été sortie de leur contexte mais bien totalement modifiés.
Je n’ai malheureusement pas réussi à retrouver une source où Michèle Rivasi prononce la seconde phrase lors d’une rencontre avec une délégation ACP. Jusqu’à preuve du contraire je veux donc bien croire que cette situation s’est passée comme elle le décrit.

Seulement elle a bien écrit la phrase “Aujourd’hui, les vaccins créent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent” !

Selon un article de FranceInfo, Michèle Rivasi l’aurait écrit sur son blog, dans un article de 2015, en réaction des révélations du Canard Enchaîné sur la mort de deux bébés après une vaccination.

France Info révèle d’ailleurs que la phrase (et juste cette phrase) a été supprimée en 2018 de l’article.

Avec cette Réponse, Michèle Rivasi essaye de noyer le poisson pour faire oublier ces paroles polémiques. Ce qui n’augure rien de bon pour la suite… Que l’on n’assume pas ses propos ou tout simplement que l’on change d’avis sur un sujet, je trouve qu’utiliser ce genre de procédé est malhonnête. Selon moi, une personne qui reconnaît ses erreurs aura toujours plus de crédibilité qu’une autre qui cherche à les cacher.

Mais depuis cette obligation, les sondages montrent au contraire un retour de la confiance des Français vis-à-vis des vaccins, même si le pays de Pasteur demeure la nation occidentale la plus méfiante sur le sujet…

Je n'en suis pas sûre. La perte de confiance est pour moi liée aux scandales, comme la campagne vaccinale contre l'hépatite B et la grippe H1N1 et les 90 millions de doses commandées. Il y a aussi une épidémie de conflits d'intérêts. Les experts ne doivent pas être payés par les laboratoires. Il faut aussi qu'on évalue le rapport bénéfices-risques pour chaque vaccin et que l'on fasse plus de pédagogie plutôt que de l'imposer en infantilisant l'usager. Pour retrouver la confiance, je réclame également une meilleure vaccinovigilance, des études indépendantes sur les adjuvants en aluminium et la multivaccination chez le nourrisson de moins de 18 mois. Ne risque-t-on pas, en vaccinant trop tôt, de fragiliser le système immunitaire des enfants ? En Allemagne, suite à une étude épidémiologique, l'hexavalent (vaccin qui comporte six valences, NDLR) a été retiré du marché. En quoi mon discours est-il alarmiste ?

Lorsqu’on vérifie le sondage évoqué par les journalistes, on constate qu’en effet celui-ci conclut que 85% des personnes sondées se déclarent favorables à la vaccination pour eux et leurs proches. Ce chiffre est à comparer avec les 69% obtenu lors d’un sondage équivalent effectué en 2016.
Par contre, comme l’énonce un article de Sciences & Avenir, il faut tout de même rester prudent avec cette comparaison car les deux sondages ne posaient pas exactement les mêmes questions, ce qui peut apporter des biais dans les résultats. De plus, de par ma méconnaissance des techniques de sondage, j’ai tendance à ne les considérer que comme des indicateurs d’une tendance plutôt qu’une preuve de la tendance elle-même.

Je pense donc, qu’à défaut d’autres éléments, nous pouvons tout de même considérer qu’il y a une amélioration de la confiance des français vis-à-vis de la vaccination.

Pourtant Michèle Rivasi pense qu’il n’y a pas de retour de la confiance. Mais au lieu d’évoquer les raisons de son doute (comme je viens de le faire pour le sondage par exemple) elle va évoquer dans un mille-feuille argumentatif toutes les raisons qui lui font dire qu’on ne peut pas avoir confiance.

Cette technique argumentative consiste à empiler de nombreux arguments sans donner aucune explication ni nous laisser le temps de les contredire. Les arguments, bien souvent faibles, vont ainsi se renforcer entre eux et nous donner l’impression que beaucoup de choses viennent valider l’affirmation principale. 

Rappelons que la question porte sur le retour de la confiance des français vis-à-vis des vaccins, non sur les raisons qui ont amené cette défiance.

Alors je ne vais pas faire un débunk de toutes les raisons évoquées par Michèle Rivasi, les Vaxxeuses l’ont très bien fait et on constate qu’elles sont vraiment très faibles ou plus d’actualitées. En exemple je pourrais citer le cas de l’héxavalent (Hexavac) qui a été retiré du marché en Allemagne non pas parce qu’il est dangereux, comme le laisse supposer Michèle Rivasi, mais parce que la valence “hépatite B” a été jugé “pas suffisamment protectrice”. Au final je dirais que c’est un argument qui est en faveur de la confiance envers la vaccination car la surveillance permet de détecter un vaccin qui n’est pas suffisamment efficace.

En quoi mon discours est-il alarmiste ?” termine Michèle Rivasi. Ce type de question est parfait pour clôturer un mille-feuille argumentatif. Elle aurait tout autant pu dire “Il n’y a pas de fumée sans feu !”  Et c’est vrai qu’à la lecture de tous ces arguments nous pourrions juger Michèle Rivasi comme préventive, non alarmiste.

Et pourtant son discours est alarmiste ! Elle ne fait qu’évoquer des vieilles raisons d’avoir des craintes. Elle ressasse des choses qui ont été expliquée à de nombreuses reprises. Et pire, elle en fait passer certains comme négatifs alors qu’ils ne le sont pas (comme pour le retrait de l’Hexavac).

Cette réponse tend donc à me faire penser que, malgré ce qu’elle laisse entendre, Michèle Rivasi n’a pas une opinion favorable de la vaccination. Le fait qu’elle utilise des arguments sans avoir pris en compte leurs nombreux debunks suggère qu’elle subit un biais de confirmation. Elle ne prend en compte que les éléments qui vont en faveur de ses opinions.

Vous avez déclaré qu'il y a un lien de causalité entre le vaccin contre l'hépatite B et la sclérose en plaques, ce qui est totalement faux d'un point de vue scientifique…

Non ! Sous le gouvernement de Lionel Jospin, j'étais députée à l'Assemblée nationale. Bernard Kouchner avait demandé qu'on ne vaccine plus les adolescents au niveau du collège, suite à la campagne vaccinale menée par Philippe Douste-Blazy au milieu des années 1990 (il a été ministre délégué à la Santé de 1993 à 1995, NDLR). Le directeur général de la Santé, Lucien Abenhaïm, m'a dit en 1999 qu'il n'y a à l'heure actuelle pas d'élément de preuves entre le vaccin contre l'hépatite B et la sclérose en plaques, mais qu'il avait deux infirmières qui, après vaccination et rappel, ont déclaré une sclérose en plaques. Il m'a confié être menacé si jamais il évoquait ce lien de causalité…

Certes, établir un lien de causalité direct est très difficile à faire. En l'espèce, il n'y a que des présomptions de preuves. Saisie en 2015, la Cour de cassation décide alors de surseoir à statuer et de renvoyer une série de questions préjudicielles à la Cour de justice de l'Union européenne. Celle-ci a ouvert la voie en 2017 à des indemnisations dans des procédures entre malades et fabricants de vaccins. L'affaire peut être résumée ainsi : en l'absence de consensus scientifique quant à une relation de causalité, la «  proximité temporelle » entre l'administration d'un vaccin et la survenance d'une maladie et «  l'absence d'antécédents médicaux personnels et familiaux (ainsi que l'existence d'un nombre significatif de cas répertoriés de survenance de cette maladie à la suite de telles administrations) peuvent constituer des indices suffisants pour justifier une indemnisation.”

Tout d’abord je trouve que les journalistes font un léger raccourcis. Le consensus scientifique ne dit pas qu’il n’y a pas de lien de causalité entre le vaccin contre l’hépatite B et la sclérose en plaques. Ce qu’il dit précisément c’est que jusqu’à maintenant, nous n’avons pas réussi à découvrir ce lien de causalité. On peut donc considérer qu’il n’y en a pas jusqu’à preuve du contraire. Je donne l’impression de chipoter mais cette nuance est importante pour la suite.

Pourquoi rester aussi prudent sur les affirmations ?
Tout simplement parce qu’il est bien souvent impossible de prouver que quelque chose n’existe pas !

Par exemple, il est impossible de prouver que les cochons d’inde vert fluo n’existe pas. Pour ça il faudrait recenser l’ensemble de ces mignons petits rongeurs qui existent sur terre pour vérifier. Une tâche qui est bien entendu impossible. Par contre, si au bout de plusieurs décennies de recherche dans les élevages et dans son milieu naturel, nous n’avons jamais rencontré un cochon d’inde vert fluo, nous sommes donc en droit de considérer qu’ils n’existent tout simplement pas, jusqu’à preuve du contraire.

Concernant un lien possible entre la vaccination contre l’hépatite B et la sclérose en plaques, vu qu’il n’est pas possible de prouver qu’il n’en existe pas il faut donc chercher s’il y en a un. Pour cela, il existe une méthode simple : étudier le nombre de cas de sclérose en plaques entre une population vaccinée et non vaccinée. Si le nombre de cas est supérieur chez les vaccinées, nous pourrons alors considérer qu’un lien de causalité existe.

Ce type de protocole a été effectué dans de nombreuses études durant les 15 dernières années et le constat est que le vaccin contre l’hépatite B n’est pas associé à un sur-risque de développer une SEP.

Dans sa réponse, Michèle Rivasi oppose une négation catégorique. Seulement, pour quelle affirmation ?

Je ne pense pas que ce “non” soit une réponse au fait qu’elle a déclaré qu’il existe un lien de causalité entre le vaccin et la sclérose en plaques. Si c’était le cas ça serait un mensonge car elle en parle dans un article sur son blog.

Et ce “non” ne peut concerner le consensus scientifique car on a vu plus haut qu’il défini qu’il n’y a pas de lien démontré.

Je pense qu’ici, Michèle Rivasi marque le fait que pour elle, il y a bien un lien de causalité et le reste de sa réponse donne les raisons : 

  • on lui a dit que c’était le cas et ce secret ne doit pas être révélé sous peine de menace.
  • les tribunaux ont accordé des indemnisations à des personnes souffrant de sclérose en plaques et qui s’étaient faites vacciner.

Analysons ces arguments.

Comme précise le vidéaste Mr Sam, une bonne façon de vérifier la validité d’un argument est de tester s’il peut être utilisé pour quelque chose que l’on sait être faux. Essayons cette méthode : 

L’argument utilisé par Michèle Rivasi :
Le directeur général de la Santé, Lucien Abenhaïm, m’a dit en 1999 qu’il n’y a à l’heure actuelle pas d’élément de preuves entre le vaccin contre l’hépatite B et la sclérose en plaques, mais qu’il avait deux infirmières qui, après vaccination et rappel, ont déclaré une sclérose en plaques

Le même type d’argument avec quelque chose que l’on sait être faux :
Jacque Grimault m’a dit que les pyramides d’Égypte n’ont pas été construites par les égyptiens mais par des atlantes.

Ce n’est pas pour rien que, en science ainsi qu’en justice, le témoignage est considéré comme le niveau zéro de la preuve. D’ailleurs je pense que Michèle Rivasi elle-même se rend compte de la faiblesse de cette argument car elle y ajoute des soupçons de complot pour le renforcer : “Il m’a confié être menacé si jamais il évoquait ce lien de causalité

Le second argument est que les tribunaux ont accordé des indemnisations. Mais ça ne veut pas dire pour autant que les tribunaux aient reconnu un lien de causalité. 

Pourtant elle dit clairement la raison :
la «  proximité temporelle » entre l’administration d’un vaccin et la survenance d’une maladie et «  l’absence d’antécédents médicaux personnels et familiaux peuvent constituer des indices suffisants pour justifier une indemnisation.»”.
En clair : une cour de justice peut décider de ne pas prendre en compte l’absence de preuves scientifiques.

Comme je disais plus haut, il est impossible en science de prouver que quelque chose n’existe pas. Et même si après 15 ans de recherche aucun lien n’a été trouvé, il m’apparaît normal que d’un point de vue juridique, le doute profite aux victimes.

En bref, les deux arguments évoqués par Michèle Rivasi ne permettent pas de définir si oui ou non il y a un lien de causalité entre la vaccination et la sclérose en plaque. De plus ses deux arguments sont très faibles fasse au consensus scientifique sur le sujet (qui lui s’appuie sur des centaines d’études faites durant les quinze dernières années).

L’utilisation de ces deux arguments est à nouveau très révélateur des opinions de Michèle Rivasi. Le biais de confirmation est à nouveau la raison la plus évidente qui justifie l’utilisation de ces arguments.

Il existe aujourd'hui six ou sept modèles théoriques différents tentant d'expliquer pourquoi l'homéopathie marche.
Vous faites mention à la théorie de la mémoire de l'eau, inventée par le chercheur de l'Inserm Jacques Benveniste, qui n'a jamais pu être reproduite, et est aujourd'hui mondialement connue comme un formidable fiasco. Comment, en tant que biologiste, pouvez-vous accréditer cette thèse ?

Mais je n'en sais rien ! On sait que la science avance et progresse au fil du temps. Il faut bien se garder d'avoir des avis définitifs sur les choses, parce qu'on a d'abord des phénomènes, et après des théories ou des modèles explicatifs pour décrire les choses. Il existe aujourd'hui six ou sept modèles théoriques différents tentant d'expliquer pourquoi l'homéopathie marche : la mémoire de l'eau en est un, l'approche quantique en est un deuxième, des Italiens travaillent sur la notion de nanopharmacologie… Il y a aussi d'autres recherches en cours sur l'homéopathie appliquée aux plantes.

Mon argumentaire est simple : on utilise l'homéopathie depuis environ deux cents ans. Et cela fonctionne ! L'homéopathie a un effet chez certains patients et sur certaines maladies, sinon on n'aurait pas autant de patients qui se soignent à l'homéopathie. Les gens observent que lorsqu'ils donnent des granules à leurs enfants atteints d'otites ou de maladies ORL, les symptômes disparaissent. Je me dis : c'est très bien ! J'ai aussi rencontré des vétérinaires qui ont montré l'effet positif des granules dans des élevages de poules. Cela interroge sur le seul effet placebo de l'homéopathie.

Je ne vais pas m’intéresser à la première partie de la réponse bien que je la trouve illogique et qu’il y aurait beaucoup de chose à en dire !

Je vais plutôt m’attarder aux différents éléments de son argumentaire.

on utilise l’homéopathie depuis environ deux cents ans

Ce type d’argument se nomme l’appel à la tradition (ou argument d’historicité) et il est fallacieux. En effet, ce n’est pas parce que quelque chose est vieille que ça veut forcément dire qu’elle est bonne ou qu’elle fonctionne.

sinon on n’aurait pas autant de patients qui se soignent à l’homéopathie

Autre sophisme bien connu : l’appel à la popularité. Une fois encore ce n’est pas parce que quelque chose est utilisée par un grand nombre de personne que ça signifie que cette chose est bonne ou qu’elle fonctionne.

Ces deux arguments fallacieux sont régulièrement utilisés en ce qui concerne l’homéopathie. Qu’ils suffisent à Michèle Rivasi pour faire son opinion sur le sujet est encore une fois très révélateur de son point de vue.

Conclusion

Durant cet exercice, nous avons étudié un argumentaire pour y déceler les sophismes et les rhétoriques fallacieuses.
Grâce à ce travail, il nous est possible de “lire entre les lignes” pour mieux comprendre les opinions cachées derrières les discours.

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